“La Vie des autres” de Chantal Seignoret

© La Fontaine de Pierre

La Vie des autres, le film de Florian Henckel von Donnersmarch, sorti sur les écrans en 2007 (oscar et césar du meilleur film étranger), fait revivre la période, particulièrement dramatique pour la liberté des individus, de la RDA dans les années 80, juste avant la chute du mur. On y voit un agent de la Stasi, nommé Wiesler, chargé d’espionner un artiste metteur en scène à succès, Georges Dreyman, et sa compagne comédienne, soupçonnés d‘activités antigouvernementales.

Contre toute attente, cet homme froid, zélé et sans état d’âme, prend le couple sous sa protection et, sans qu’il n’en sache jamais rien, couvre l’activité politique du metteur en scène, le mettant à l’abri des représailles policières.

Si l’on prend le film comme un rêve ou comme un conte, il me semble que La Vie des autres met en scène la rencontre entre un homme et son anima, ou pour le dire autrement les retrouvailles avec sa part émotionnelle et artistique, jusqu’alors totalement refoulée, promesse d‘un retour au féminin.

Quand le film commence, le Mal est partout, et même au sein du couple apparemment épargné (nous y reviendrons). La Stasi, hydre monstrueuse et sorte de mère négative, étend ses tentacules sur les individus. Wiesler en est son serviteur glaçant. Sa vie personnelle est un désert affectif, ses seules relations à la femme sont celles d’amours tarifées. C’est un taiseux, sans expression émotionnelle. Il se nourrit de « la vie des autres » parce qu’il n’a pas su, pas pu, accéder à son propre centre vital intérieur.

La première étape de sa transformation passe par la rencontre avec l’art : le choc esthétique lors de la représentation théâtrale. Dans L’Âne d’or, M.-L. von Franz parle d’Eros comme de la source de toute inspiration créatrice. « Eros est le Soi envisagé sous l’aspect de source de toute inspiration créatrice, de vitalité ; il est la capacité de se laisser émouvoir ; il donne le sentiment que la vie a un sens ; il permet de se consacrer à l’autre sexe et d’entrer en relation juste avec lui[1]. » Wiesler, après cette première rencontre avec l’art, emprunte donc le chemin d’Eros, le chemin de la rencontre avec le Soi.

Pas étonnant que l’étape suivante le montre ébranlé par la relation amoureuse, réelle quoique complexe, qui unit le couple. Même si, là aussi, le féminin n’est pas à sa place et se soumet au principe du Mal. Christa Maria (quel nom !), la comédienne, doute d’elle-même et de son art, elle se drogue et trompe son compagnon avec le répugnant ministre de l’information par souci de préserver son statut. Son compagnon l’apprend — par l‘intervention calculée de Wiesler — et, sans la condamner, tente désespérément de la sauver d’elle-même.

Mais lui-même n‘est pas tout à fait juste. Il se compromet avec le pouvoir en place. Il lui faudra la mort de son « mentor » intellectuel pour réagir, reprendre sa vie en mains et entrer en résistance (au sens propre aussi puisqu’il se lance dans la rédaction d’articles contre le pouvoir).

Tous les personnages masculins du film ont donc un rapport au féminin, soit inexistant, Wiesler, soit blessé, Dreyman, soit purement animal, le Ministre. Que veut dire cette idée du féminin qui doute de lui-même, qui trahit et qui conduit à la mort ? Sans doute faut-il y voir une dimension intérieure incomplète du metteur en scène, qui se comporte de façon trop superficielle, à la recherche d’une reconnaissance extérieure illégitime. C’est cette part de lui-même qui devra mourir pour qu’il accède à sa vérité intérieure et à sa créativité.

Toute cette problématique trouve son illustration dans le rapport aux mots. Sans mots, l’homme ne peut exprimer son intériorité. L’apprentissage de Wiesler est donc aussi un apprentissage de l’expression, un cheminement vers les mots. Il y a d’abord les mots, secs, délateurs, des rapports de l’espion, ceux, élaborés, du metteur en scène, ceux, proférés, de la comédienne, et ceux, résistants, tapés sur la machine à écrire, élément central du Destin. Il n’est donc pas étonnant que, dans son cheminement vers les mots, l’agent de la Stasi, muté, se retrouve à ouvrir les courriers (ce qui est déjà plus personnel), puis, après la chute du mur, à distribuer des journaux (ouverture sur les autres). La dernière image du film le voit entrer dans une libraire pour acheter le livre témoignage du metteur en scène, et prononcer « la » phrase de son processus d‘individuation : « C‘est pour moi ». Entre ces deux-là qui ne sont jamais que les deux faces d‘un même homme, entre l‘intellectuel et l‘homme de main, entre le sauveur et le sauvé, jamais de rencontre physique, jamais d’explication orale mais une circulation souterraine de mots pour enfin aboutir au grand jour à la publication du livre. Les mots de la gratitude, de la créativité retrouvée et du féminin rené. Ce qui peut se lire aussi comme la métaphore de la réunification entre les deux Allemagne après la chute du mur. Et la réunification, c‘est aussi le retour aux vraies valeurs du féminin (la mère positive après la mère négative), niées par la RDA pendant si longtemps.

Chantal SEIGNORET-QUIQUEREZ

[1] Op. cit., trad. fr. F. Saint René Taillandier, La Fontaine de Pierre, p. 127.