“Printemps, ici” de René Quiquerez

© La Fontaine de Pierre

L’hiver a rempli son rôle,
il est parti ailleurs, où ? Je m’en fous.
A son heure il retrouvera son retour.
Je le sais d’ailleurs encore en embuscade,
prêt à de dernières mauvaises manières
et des grimaces glacées au matin.

Je voudrais t’écrire le printemps vu de mon champ,
de sa montagne et de sa rivière,
la beauté  à couper le souffle.

Te dire, décrire,  peindre toutes ces vibrations
à boire les couleurs des lilas, des cerisiers blancs et roses,
roses comme le thym en essaimage sur les buttes,
roses comme les tamaris qui s’élèvent et se penchent,
bleus romarins envahisseurs qui en prennent à leur aise,
bleues pervenches tenaces, rampantes
buissons ardents des cognassiers  du Japon,
verts des champs, de bas en haut,
déclinaisons sur toutes les gammes dansées par les vents.

Oratorios bariolés des oiseaux,
un, deux, trois, mille, jouisseurs,
conteurs d’histoires que j’invente
sans chercher à les comprendre.

Raconter ma montagne,
ses dernières vagues de pierres calmes,
tout en haut, ondulant le ciel,
là où sa chapelle de St Médard
est petite prière de cailloux blancs.
En deux jours, trois au plus,
cette haute frontière au bout de notre pré,
défaite de ses bois secs d’ombre d’hiver
s’est faite coquette, longue robe verte.

En bas, dans la vallée,
les arbres s’époumonent de bonheur, bras larges ouverts.
A m’avancer dans l’allée, soudain,
il m’est arrivé,
une marche nuptiale éclatante, sans conquête,
en dedans, toute mariée
d’arbre en arbre doux fleuris.
Comme chaque an, ici,
je me marie.

Et aussi, près du bassin, le tilleul sans âge se réveille.
Protecteur de tous ses sucs d’éternité,
l’ancêtre veille.
Dans ses feuilles fraîches se renouvelle
la danse rituelle pour le miel premier des abeilles
celui que prépare déjà la Saint-Jean,
en feu.

Ah que ne peux-tu voir ma rivière naïve ?
Elle court, court là où elle sait,
insouciant savoir émeraude.
Et moi, et les gens d’ici, je m’inquiète,
ses eaux  ne lui montent même pas à la cheville.
Il a si peu plu à l’automne, à l’hiver.
Comment sera l’été ?
Question du printemps, cette année.

Et les lilas, les  lilas élégants blancs roses et mauves,
en profiter yeux, nez, oreilles, coupe pleine.
Lilas, à couper, à offrir aux amis, remercier de la bonté.
Et bien sûr, dans la cuisine en profiter en bouquets.

Passer vite, sur les heures à couper, couper, couper l’herbe,
à deux bras, à deux mains,
sécateur, faucheuse,
et les bruyants moteurs,
tracteurs et autres débroussailleurs.
Combats.

Préparer le grand potager, l’offrande des légumes à l’été,
toiletter autour de la mare qui grenouille,
civiliser les chemins vers la maison,
coiffer aux grands ciseaux les arbres,
ordonner sans sévérité, le bois rendu,
l’offrir au soleil,
puis plus tard à la flamme.

Corps à corps,
des heures, encore des heures.
Les doigts, les mains, les bras, les jambes, le dos
renâclent, fatiguent, transpirent.
Au ventre, jubilation d’homme.
Ici, je suis.

Chantal dit : « Tu rajeunis. »
Et je dis :
A la nuit, le ciel m’invente.
la Terre me germe et m’éclôt.
Hier, à l’hiver, je dormais,
aujourd’hui,
et je dis vrai,
en cette Mère,
je re-né.

 

René QUIQUEREZ