“Je te m’aime” de Philippe Kerouanton

© La Fontaine de Pierre

« Je te m’aime », voici le joli mot plein de fraicheur mais aussi de sérieux qu’une toute petite fille a dit un jour à sa maman pour lui annoncer qu’elle l’aimait !

Ce mot d’enfant a soulevé en moi une longue réflexion, en pleine nuit, entre deux rêves d’ailleurs, ainsi qu’une envie d’écrire à son sujet.

J’ai pensé ainsi au texte d’Etienne Perrot : « La structure, c’est l’amour », dans Quand le rêve dessine un chemin[1]. Etienne Perrot avait laissé s’échapper cette réflexion lors d’une discussion un peu « technique » avec des psychologues sur les rapports entre le moi et le Soi, ainsi qu’il le raconte dans le début de son texte. L’Amour est « l’unique nécessaire », écrivait-il.

Je me suis dit que cette petite fille (et sans doute sa maman aussi) avait peut-être la chance de démarrer sa vie avec une belle « structure » ! Comment harmoniser au mieux, dans un lien d’amour, une personnalité naissante ? Comment donner au mieux une belle confiance en elle à cette enfant, à cette mère ?

Je pense aussi à ces Lacs d’Amour de la symbolique des chevaliers, ces nœuds qui libèrent… Vus aussi dans un rêve plus ancien…

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Ce mot d’enfant m’a alors évoqué notre « quête » aventureuse à nous aussi, chevaliers modernes.

D’abord parce que la véritable noblesse, celle du « niais » Perceval, est donnée à celui qui accepte son enfance, sa faiblesse et ses manques et ne se réfugie pas tout de suite dans son armure… Plus ou moins rouillée… et rigide.

Il en faut de l’amour, de la structure et du courage pour oser se montrer nu, pour se confronter à l’Ombre et ses répétitions inconscientes… Perceval lui aussi est un tout jeune homme, presque un enfant qui vient de quitter sa mère. C’est en cela peut-être d’ailleurs qu’il ose !

Ensuite parce que s’harmonise et se solidifie aussi en nous, peu à peu, une relation d’Amour entre « moi » et Soi, le « moi » acceptant de se voir « ramer » au quotidien tout en se sachant accueilli en profondeur par ce Soi plus grand et plus mystérieux que lui… Je me souviens d’une phrase entendue aussi en rêve : Quand je prie Dieu, c’est Dieu qui prie en moi ! Je vais finir même par m’aimer !

C’est en tout cas, pour certains d’entre nous, les manques divers et variés qui nous ont mis en quête… Ou nous ont fait nous replier tout apeurés dans nos schémas anciens… Nos armures. Heureusement, la vie, vécue et aimée, engendre la vie, restaure et oriente les malmenés et malaimés de toutes sortes ! « Je te m’aime… »

« Je m’aime à travers l’amour que tu me portes et en même temps je t’aime », semble vouloir aussi dire la petite fille. Dans la même formule quasi magique le sujet est aussi l’objet de cet amour et la mère est au centre, entre « je » et « me ». « L’écho ainsi danse ! » Vive la grammaire apprise avec cette méthode !

L’Amour avec un grand A englobe et embrasse l’adulte et l’enfant, l’enfant aussi que fut l’adulte et l’adulte que sera l’enfant. Chacun garde son bien et sa liberté tout en se sachant relié à l’autre et à plus grand encore… Plus je bois à la fontaine et plus elle donne de son eau !

Voici pour finir, et parce qu’Etienne Perrot déclare dans son texte la quête du Graal rouverte, les premiers vers contant les aventures de Perceval le Gallois, dans l’œuvre de Chrétien de Troyes.

« Ce fut au temps qu’arbres fleurissent, feuilles, bocages et prés verdissent et les oiseaux en leur latin doucement chantent au matin et tout être de joie s’enflamme[2]. »

C’est dans ce lien serein et secret avec Dame Nature que peut être tentée la Bonne aventure ? Alors Bonne Aventure !

Philippe KEROUANTON

1. Etienne Perrot, Quand le rêve dessine un chemin, La Fontaine de Pierre, 2011, p. 157 et sv.

2. Chrétien de Troyes, Perceval le Gallois ou le Roman du Graal, traduction de Jean Pierre Foucher et André Ortais, Gallimard, Folio, 1974, p. 34.