“Couvaison” d’Isabelle Lifran

© La Fontaine de Pierre

Il y a, dans notre vie, des périodes de cheminement tranquille. Mais il y a celles où tout se brouille. Les angoisses montent. Nous pouvons paniquer ou bien essayer de les fuir dans une agitation fébrile, une extraversion excessive. Jusqu’à l’épuisement. Tôt ou tard, il faut bien s’arrêter. Juste s’arrêter. Entrer dans l’immobilité. Regarder alors les choses en face, percer le mystère de notre angoisse. Débusquer nos ennemis. Ecouter ce qui veut se dire, là, tout au fond de nous. Nous pourrons alors sentir les premiers frémissements d’une vie nouvelle.

Il y a longtemps, j’ai raconté une petitea histoire de poule et d’œufs que je vous livre telle que je l’ai vécue et écrite. Nous pourrons y déceler combien les rêves et les synchronicités peuvent nous conduire, avec tendresse, rudesse et souvent beaucoup d’humour, sur le chemin d’une création toujours renouvelée de notre être :

Je lis en ce moment Les Mythes de Création de Marie-Louise von Franz et suis arrivée dans ma lecture au chapitre VIII : « L’Œuf cosmique et le Germe de l’Univers ». Je suis très secouée car cette lecture me renvoie à la petite aventure que je viens de vivre.

Une petite poule a atterri dans mon jardin il y a quelques mois et l’on m’a dit que je pouvais la garder. Comme je ne la voyais pas pondre, je pensais qu’elle était peut-être trop âgée pour cela. Récemment, j’ai rêvé qu’elle avait couvé et donné naissance à plein de petits poussins, et peu après, la veille de Pâques, dans le repli d’une bâche qui recouvre mon tas de bois au fond du jardin, j’ai découvert, complètement émerveillée, un nid de « sept » œufs, le chiffre de la Création !

Certes, nous connaissons l’œuf comme le symbole de toutes les potentialités à naître, comme un symbole du Soi à réaliser. Mais dans le chapitre précité, je suis particulièrement frappée par ce que dit M.-L. von Franz de « la couvaison » qu’elle associe à la vraie réflexion sur soi-même, dont peu de gens, ajoute-t-elle, sont capables. « La personne devient tranquille et objective et désire vraiment regarder en elle-même et voir les choses en face. C’est là un instant numineux que personne ne peut provoquer… Ce moment de réflexion véritable, le seul où un progrès de la conscience est possible correspond à la naissance du soleil hors de l’œuf. Lorsque dans un rêve, un œuf apparaît, vous savez qu’un tel moment est proche… » De cette tranquillité et de cette intensité, nous avons une image parfaite quand nous contemplons une poule ou un oiseau couver leurs œufs, dans une immobilité étonnante et une patience infinie.

Bien sûr, ce chemin vers notre création ne se fait pas sans périodes de régression, de doutes et même de nigredo. Je me suis ainsi mise à douter à la fois de mon écriture et des  petites choses  que je créais (bijoux de terre et de verre, mosaïques…) Le rêve suivant me secoua fort : Ma poule se métamorphose en un taureau redoutable et se met à me charger. Je suis complètement effrayée, mais elle s’arrête pile devant moi. Je me demande ce qui lui est arrivé. Je constate alors que l’herbe du jardin a jauni et je me dis que c’est le désherbant qu’on a dû mettre qui l’a rendue si furieuse. C’était on ne peut plus clair ! Mon herbe était en état de sécheresse et même de dépérissement. Il n’y a pas pire désherbant que nos doutes, nos jugements négatifs ou notre contamination par ceux des autres, notre manque de foi dans nos ressources vitales ! Il fallait que je me remette à la tâche, que je reprenne confiance pour que l’herbe nécessaire à la fécondité de ma poule retrouve sa verdeur et sa vitalité.

C’est ce que j’entrepris de faire et la sagesse nocturne me fit un clin d’œil très réjouissant, sous l’aspect d’un animus créateur des plus drôles que j’ai rencontrés jusque-là : Mon père écoute du jazz et je me rends compte que j’apprécie de plus en plus le jazz.(En réalité, je le connais très mal.) Au piano, c’est un volatil noir et rouge, une sorte de coq tout ébouriffé, (sans doute l’époux de ma poule !) qui s’en donne à cœur joie en frappant vigoureusement sur les touches.

Il est évident que je dois me donner toute entière à l’inspiration et même, sous quelque forme que ce soit, à une fantaisie plutôt débridée !

Isabelle LIFRAN