“Aide-toi, le ciel t’aidera” de Monique Bacchetta

© La Fontaine de Pierre

Les fées se sont penchées sur le berceau pour prodiguer certains dons au nouveau-né. Quelques Carabosses se sont aussi invitées à la venue sur terre d’un enfant et l’ont doté de faiblesses dont il se serait peut-être bien passé. Telle est l’image qui est spontanément montée en moi alors qu’on me racontait ce rêve et certaines associations :

Une rivière s’élargit jusqu’à former un étang qui descend en petites cascades jusqu’à un autre étang. Je reçois une barque en kit, et je vais la monter pour aller sur cet étang. Mais la barque qu’on m’a donnée est un peu défectueuse et je dois la consolider grâce à certains outils et certains matériaux.

Quelque chose a vibré en moi lorsque j’ai entendu ce rêve, car il touchait à un thème essentiel, celui du destin. La première impression du rêveur, en recevant ce songe, a été une sorte d’inquiétude de ne pas avoir reçu une barque en parfait état de marche. Puis il s’est rendu compte du caractère dynamique du rêve, qui l’invitait à participer à la construction de la barque. Il s’agissait en effet d’assembler en un tout les pièces détachées, de monter la barque, puis de l’améliorer jusqu’à ce qu’elle puisse bien naviguer.

Le rêve montre à quel point il est important de mettre la main à la pâte, de construire et reconstruire son vase, de le rafistoler quand il est déficient, de s’occuper de lui, toujours et à nouveau. En fait,  semble-t-il dire, rien n’est jamais acquis, rien n’est jamais terminé ! ce qui est un immense soulagement, car cela signifie que, tant qu’on est dans le mouvement de la vie, le processus d’incarnation se poursuit.

Je me rappelle la réflexion d’une amie. Nous avions alors vingt-deux ou vingt-trois ans et la vie devant nous, comme on dit. Je me sentais un peu superstitieuse face au destin, face à une certaine prédestination ou fatalité qui planerait sur les êtres et entraverait leur liberté à s’accomplir pleinement. Je pensais aussi bien à la prédestination venant d’un dieu ou d’un démiurge tout-puissant qu’à une autre fatalité, celle émanant de la famille, d’aptitudes ou inaptitudes irrémédiables… la psychologie prenant parfois le pas sur la théologie. Loin de se sentir accablée par ces sortes d’idées paralysantes, cette amie imaginait que la vie distribuait les cartes, bien sûr, mais que c’était à chacun de jouer ! chacun à sa manière, avec le jeu qu’il a entre les mains ! Et elle insistait : un joueur peut recevoir quasiment les mêmes cartes qu’un autre joueur, sa manière de jouer sera différente !

A cette évocation, je vois encore la main tenant les cartes et l’autre main choisissant celle qui est à jouer, une image à laquelle j’ai très souvent pensé. Tout n’est pas déterminé à la naissance ou par le milieu, tout n’est pas joué avant même que le jeu de la vie ne débute. Oui, des cartes sont distribuées, des bonnes et des mauvaises. J’en ai peut-être reçu de moins bonnes que d’autres joueurs, mais un partenaire pourra me seconder et un adversaire être moins bon stratège, qui sait ? Ou, si j’en ai reçu de meilleures, il me sera peut-être demandé de partager mes atouts avec d’autres ou de m’aventurer sur des chemins où je risque de tout perdre… à nouveau, qui sait ? A moi de jouer ! de me lancer !

Il est parfois nécessaire de remonter à la naissance ou très loin dans le passé, à l’atmosphère familiale ou sociale ou ambiante, pour entrer pleinement dans le jeu de la vie, pour le comprendre et l’aimer. La rigoureuse anamnèse paraît être primordiale pour certaines personnes, même si elle l’est moins pour d’autres, des priorités plus immédiates exigeant parfois toute leur attention. Je pense, en l’occurrence, à l’importance de l’ancrage sur terre, ici et maintenant, ce qu’évoquent éloquemment les très fréquents rêves de chaussures qui agissent comme de véritables prises de terre ; je pense aussi aux « grands rêves », comme on les appelle, qui propulsent littéralement le rêveur dans l’aventure intérieure. Tout se passe au gré des rêves et des individus. Les uns auront besoin de prendre conscience de leur passé familial ou de leurs racines propres au tout début de leur travail intérieur, pour éviter d’être pris dans une sorte d’indifférencié collectif, par exemple ; d’autres reviendront à leurs origines plus tard, comme pour renouer avec des éléments importants de leur vie restés en jachère. Certains opèrent par ruptures, d’autres dans la continuité. Ce sont les rêves qui guident, suivant les tempéraments de chacun.

Le vase ne cesse de se construire, de se solidifier et, paradoxalement, de se défaire aussi. De plus en plus spontanément vient l’accueil de ce que nous sommes, l’adhésion aux cartes qui nous ont été distribuées, ce qui libère notre manière de jouer. Des rigidités tombent, un certain orgueil, l’anxiété de bien faire ou le trop grand désir d’être aimé. Le destin n’est plus subi, il est épousé : nombre de problèmes ou de « tares » subsistent, mais la manière de les vivre devient radicalement autre. Une très grande confiance naît lorsqu’on se sait être dans sa terre : elle est peut-être aride par moments ou trop humide ou ensoleillée, elle varie au fil des saisons… C’est ma terre, elle m’a été donnée et je l’habite.

Monique BACCHETTA